Alors que les tensions géopolitiques augmentent et que les cybermenaces prolifèrent, l'Europe se trouve à la croisée des chemins : s'accrocher à la commodité des Big Tech ou reprendre le contrôle grâce à la souveraineté numérique. Pour les fournisseurs de services de protection de la vie privée comme Tuta et Wire, le choix est clair depuis longtemps.
Alors que les responsables politiques de l'UE débattent des cadres de souveraineté, une poignée d'entreprises technologiques européennes s'emploient activement à les mettre en place. Tuta, un fournisseur de messagerie électronique et d'agenda à code source ouvert, et Wire, une plateforme de collaboration sécurisée, se sont tous deux positionnés comme des alternatives viables aux modèles axés sur la surveillance qui dominent l'économie numérique.
Dans notre dernière conversation Wire Uncut avec Hanna Bozakov, directrice de l'exploitation de Tuta, nous nous penchons sur la signification réelle de la souveraineté européenne dans une ère numérique dominée par les fournisseurs de cloud américains, les modèles commerciaux basés sur la surveillance et les propositions telles que le contrôle du chat par l'UE qui risquent d'affaiblir le chiffrement pour tous.
De nombreuses plateformes d'informatique dématérialisée présentées comme "souveraines" sont loin de l'être. Si un fournisseur est basé aux États-Unis, il est soumis aux lois de surveillance américaines telles que le CLOUD Act et la FISA 702, quel que soit l'endroit où les données sont physiquement stockées. Comme l'explique Hanna Bozakov, directeur de l'exploitation de Tuta, "un nuage souverain de Microsoft reste Microsoft. Il est toujours soumis à la loi américaine".
Ce vide juridique compromet la capacité de l'UE à faire respecter ses propres règles en matière de protection des données. Sans infrastructure ancrée en Europe, le concept de souveraineté risque de devenir symbolique plutôt que structurel.
Le chiffrement est au cœur de ce débat. Des propositions européennes telles que le "contrôle du chat", qui imposerait l'analyse des messages privés, ont suscité de vives critiques de la part des défenseurs de la vie privée. Tuta et Wire font partie de ceux qui s'opposent à ces efforts, soulignant que l'introduction de portes dérobées dans les systèmes de cryptage crée des vulnérabilités à tous les niveaux.
"Il n'existe pas de porte dérobée réservée aux gentils", a déclaré M. Bozakov. "Une fois qu'elle existe, elle peut être exploitée par n'importe qui, des pirates informatiques, des États étrangers ou même votre propre gouvernement". Wire fait écho à cette position, en considérant le chiffrement de bout en bout comme un pilier de l'infrastructure sécurisée, et non comme une fonctionnalité haut de gamme.
La dépendance de l'Europe à l'égard de fournisseurs de services en nuage non européens n'est pas seulement un problème de cybersécurité, c'est aussi un problème économique. Les monopoles technologiques ne se contentent pas de traiter des données, ils les monétisent. Leurs modèles reposent sur le suivi, le profilage et le ciblage publicitaire, souvent en contradiction avec les valeurs européennes telles que la protection de la vie privée et l'autonomie.
En revanche, des entreprises comme Tuta et Wire ont adopté des modèles commerciaux centrés sur l'utilisateur. "Nous ne travaillons pas pour les annonceurs. Nous travaillons pour les utilisateurs", a déclaré M. Bozakov. Cette position éthique a stimulé la croissance des utilisateurs au-delà de l'élite technologique, attirant les familles, les prestataires de soins de santé, les écoles et les entreprises désireuses de contrôler leurs données.
Bien qu'elle dispose des talents techniques et des outils nécessaires, l'Europe manque souvent de visibilité et de volonté politique pour donner la priorité aux plateformes locales. Pour changer cette dynamique, il faut plus que des ajustements réglementaires, il faut des changements structurels dans l'approvisionnement, le financement et l'infrastructure.
Comme le souligne M. Bozakov :"Si nous voulons la souveraineté en Europe, nous devons choisir des services européens". Cela signifie
La souveraineté n'est pas seulement une question de politique, c'est aussi une question d'approvisionnement, d'adoption et d'infrastructure.
M. Bozakov reconnaît qu'il est difficile d'abandonner les plateformes dominantes. Le courrier électronique, par exemple, est profondément lié à l'identité numérique d'une personne. Mais elle propose une solution progressive : ouvrir un compte qui privilégie la protection de la vie privée et migrer au fil du temps. "Six mois plus tard, votre Gmail ne contient plus que des spams. Vous saurez alors que vous êtes prêt".
Cette transition se reflète également dans les environnements d'entreprise. Wire, qui permet une collaboration sécurisée pour les gouvernements et les infrastructures critiques, a montré que la convivialité et la sécurité ne sont pas forcément en contradiction. Sa mission est de prouver que les outils sécurisés peuvent être intuitifs, évolutifs et prêts pour l'entreprise.
La véritable souveraineté numérique ne s'obtient pas uniquement par des slogans ou des lois. Elle se construit grâce à une infrastructure locale, à un cryptage sans compromis et à des achats fondés sur des valeurs. Il s'agit de choisir des outils qui reflètent les idéaux européens de respect de la vie privée, de transparence et d'autonomie.
Qu'il s'agisse de messagerie chiffrée, de courrier électronique sécurisé ou de services en nuage fédérés, l'Europe n'a pas à dépendre de géants étrangers. Des fournisseurs comme Tuta et Wire montrent que des alternatives existent déjà, il suffit de les adopter.